samedi 10 septembre 2011

Terayama Shûji parle du sang...


(Notes: Un article paru dans la revue EigaGeijutsu de Février 1970, dans le cadre d'un dossier intitulé "Y a-t-il une culture japonaise à sauvegarder ?".
Il y a sûrement des corrections à appliquer, ce post étant donc sujet à quelques modifications dans les jours qui viennent (ou un peu plus).
La traduction n'est en tout cas pas tout à fait fidèle au style très alambiqué de Terayama. L'un des thèmes principaux de l'article est le concept de "hyôgen", expression ou représentation selon les dictionnaires, mais ici plus pris dans le sens d'une "voix propre", d'un "mode d'expression personnel" ou en core d'un "langage original". J'ai laissé le plus souvent "expression" dans le texte, mais en précise ici la nuance ;)
Bonne lecture.)





A propos du sang
(comme expression du crime, et non des menstruations)

Ecrire sur le sang, voila l’un de mes plaisirs. Quand, dans ma jeunesse, j’écrivais :

Coulant dans le tronc d’un arbre, il y a aussi du sang
En cet endroit, le sang repose ainsi, debout

, je pensais au sang comme à quelque chose de vert et empli de vitalité. Le sang était comme un courant souterrain, un stéréotype, ou pour parler comme Benjamin, une façon de “citer” la chair.
Quand je m’imagine le sang, j’ai l’impression de découvrir une temporalité commune entre moi et la victime, en tant que le crime est toujours un évènement social.
Par exemple, le sang de la vieille femme qui éclabousse la hache de Raskolnikov peut être vu comme extrêmement politique, ou encore le rouge du drapeau du Japon qui est comme la marque de Caïn désignant les crimes de l’état. Pour ainsi dire, avancé dans une argumentation raisonnée, le sang donnait de la couleur à nos tournures. Quand j’ai vu le film de Polansky “Le Bal des Vampires”, en voyant la scène où des centaines de vampires du moyen-âge se lèvent de leurs cercueils pour se rendre au bal, j’ai été surpris par le naturel et le réalisme de la vie en groupe de ces vampires. Mais au fait, pourquoi cette tendance, dans la “culture” actuelle, à occulter le caractère épique du sang et à s’épancher en rapports autistiques ?
Par exemple, dans la comédie musicale “Hair”, une affiche contre la guerre proclame “Le sang que font couler les femmes est suffisant!” (évoquant les règles), alors que je dirais plutôt “Le sang que font couler les hommes est suffisant”. Le sang des hommes est beau, alors que celui des femmes est trouble et fétide. Ce ne sont certainement pas ces “fleurs écarlates” flottant sur un ruisseau limpide que décrit Tsuge Yoshiharu. Plutôt qu’écarlate, le sang est généralement rouge, et ce rouge là n’est-il pas plus vif chez les hommes ? Il y a par exemple de la romance dans le sang des boxeurs et des guerriers, alors que le sang des femmes, de “Pardon d’être né”1 jusqu’à ces “Fleurs écarlates”2 n’est rien d’autre qu’un mémorial. On peut diviser le sang politique en 42 couleurs, mais le sang du sexe n’en à qu’une. Il y a toujours un coton imbibé de sang dans le crachoir posé dans un coin des toilettes, mais sur ce sang là, on ne peut pas écrire de grandes histoires... Je ne peux m’empêcher de voir, dans cette tendance à résumer le primitivisme du sang aux règles de la mère, l’expression d’enfants aspirant à retourner dans le sein maternel. Le sang, ce n’est pas ce qui s’écoule du sexe féminin, mais ce qui jaillit du crâne !
Dans l’observation de Freud que pour “coucher avec la mère” il faut d’abord “tuer le père”, on doit trouver le sang, mais celui-ci doit être une giclée de sang du père enfin tué, et non une matrice sanglante maniériste que l’on rejoindrait par des farandoles et chansonnettes pour enfants. Dans le film Journal d’un voleur de Shinjuku, il y a une scène ou Yokoyama Rie, actrice du type “étudiante séduisante”, se plie soudainement en deux et laisse échapper quelques gouttes de sang menstruel. La scène se termine ainsi, sans expliquer en quoi cette action différerait d’un simple “je ne pouvais plus retenir mon pipi” (et bien sûr sans aller non plus jusqu’à l’expression symbolique), mais si on la prend comme un reflet de la situation de la culture contemporaine, je ne peux m’empêcher d’y voir comme la répétition d’une expression populaire.
De nos jours, le sang est réduit à la “culture”- ou pour le dire autrement, la culture d’aujourd’hui est devenue une “culture du sang”. Mais finalement, cette misère réside peut être dans le fait qu’il s’agit d’une “culture du sang menstruel” et non d’une “civilisation du sang originel”.
Si ce que l’on appelle un mode d’expression radical est le fait de révéler l’insolite et l’extraordinaire là où se noue la trame du quotidien, afin de questionner la forme des relations qui nous lient habituellement aux choses et aux êtres, qui peut sincèrement penser que le “sang des règles” soit une image assez forte pour évoquer un radicalisme de la sorte ? Ce sang menstruel n’a rien d’insolite ou d’inhabituel, il fait plutôt partie de la trame du quotidien inaltérée.
Bien sûr, l’étrangeté d’une chose n’est pas donnée à priori, mais dépend des situations. Il n’est sûrement pas impossible de créer une situation où le sang menstruel participerait d’une représentation de l’insolite ou de l’étrange. Cependant, dans le cinéma et le théâtre contemporains, le sang menstruel de la mère ou de la jeune fille qui s’écoule comme de l’eau pure est décrit comme un “étant”, et non pas comme un “devenir”.
Pour la plupart des intellectuels et des artistes qui ne peuvent aborder le récit de l’Histoire qu’à travers leurs expériences personnelles (c’est à dire, qui n’ont pas de langage), il n’est possible de remonter que jusqu’à leur propre petite enfance, mais non pas jusqu’à Rome, aux Assyriens, à l’époque des empires. Il ne leur est pas permis non plus de politiser le passé, de donner aux époques une teinte métaphorique, ou de réécrire l’illusion historique.
Cependant, même en considérant cette expérience personnelle, qui semble être ce que l’on peut exprimer avec le plus de justesse mais qui n’est que la somme de tout ce qui est passé, comme le commencement d’une véritable expression à travers le processus fictionnel, à la manière d’une Assyrie où rien ne serait encore arrivé, quelle serait donc la signification de ce phénomène d’une “culture” pleine d’infantillages et de sang ?
Ôshima Nagisa qui ne tue pas le père, Kara Jûrô qui ne le cherche pas, Wakamatsu Kôji qui ne connaît même pas le visage de son père, et puis, alors qu’il faut tuer la mère pour coucher avec son père, Kanai Mieko, qui se retrouve mère à 15 ans, et moi qui ne fais que faire la promotion du meurtre de cette mère avec qui il faudrait coucher, ou encore Suzuki Shirôyasu, ou Takahashi Mutsurô qui n’ayant pas réussi à tuer le père, continue de le vénérer---- nous voilà, une petite poignée, pour ainsi dire un insignifiant radeau à la dérive : sur les eaux pures que connût Noé, pourrions-nous même sauver le mouton et le cochon ?
Et sans m’exclure de cette critique, cet attachement pour le sang a souvent pour résultat de transformer ce dernier, qui devrait être un “acte”, en un simple “étant”, et nous permet de fuir les responsabilités et l’impasse de notre civilisation en nous réfugiant dans notre petite enfance.
Il y a certainement une part de vérité à dire poétiquement que les jeunes garçons viennent d’Andromède, et non d’un train sanglant dans le ventre de leur mère.
Cependant, celui qui vient d’Andromède sans avoir à tuer le père, avec cette insensibilité de celui qui a croisé l’Histoire sans l’effleurer au lieu de lui faire face, ne peut atteindre une “expression” véritable. Un jeune homme qui ne comprend pas le sens réel du sang finira emporté par les flots du sang politique.
Il n’y a pas assez de sang.. Il faudra encore en faire couler beaucoup. Et ce doit être un sang rouge, porteur d’un effet de distanciation et exprimant la force d’un langage vierge de toute influnce du “quotidien”. Non pas le sang menstruel, ni pseudo-indigène, mais le sang fait verbe, d’un rouge qui puisse s’accorder avec le crime.

Terayama Shûji


(Ndt
1 Expression célèbre attribuée à Dazai Osamu
2 Une lecture de ce célèbre manga de Tsuge ici : http://hoodedutilitarian.com/2010/09/yoshiharu-tsuges-red-flowers/
)

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